1. L’héritage reichien : un bouillonnement d’ardeur !                                                                         

 

Cinquante ans après…

Cinquante ans après, Wilhelm REICH est plus vivant, plus actuel que jamais. Les fruits de sa pensée sont multiples et variés : une pensée, des courants, des écoles, des livres, des témoignages… Du militant à la révolution sexuelle, de la végétothérapie à l’orgonomie, ses idées et découvertes apportent du sens à l’Homme d’aujourd’hui. Il étudie les blocages sexuels (son outil de départ est la libido freudienne) chez ses patients et constate que les blocages caractériels associés sont identiques aux blocages de la cuirasse musculaire. Personne avant lui n’avait étudié cette énergie aussi en détail : le sens de circulation de ce courant, ses traversées à travers les anneaux de la cuirasse musculaire et leurs correspondances avec la cuirasse caractérielle, les stases, ses relations avec la respiration, ses relations avec la puissance orgastique… Il est le premier à avoir fait des liens entre psychanalyse et la cuirasse musculo-caractérielle et le système neuro-végétatif. L’orthosympathique contrôlant la tension et le parasympathique l’expansion. Ses découvertes, ses intuitions, ses expérimentations sont donc riches. En novembre 2007 a eu lieu la levée des scellés des papiers de Reich. Peut-être que des nouvelles informations viendront compléter ce que nous savons déjà grâce aux nombreux collaborateurs et amis qui ont continué l’œuvre entrepris par cet homme d’exception ?

 

Wilhelm Reich ne peut pas laisser indifférent. Dans la première moitié du XXème siècle, les fascistes et certains psychanalystes l’ont accusé d’être « communiste et agent de Moscou », les communistes d’être un « contre-révolutionnaire agent de la bourgeoisie », une partie des scientifiques ont critiqué son œuvre de « matérialisme grossier » et l’autre de « mysticisme vitaliste », les états démocrates bourgeois l’ont pourchassé comme « élément suspect, nuisible à l’ordre public ». Et pour finir, en 1956, les USA à travers la FDA brûlent ses œuvres avant de le « laisser mourir » en prison un an plus tard ! Il a 60 ans… Au XXIème siècle, les critiques sont moins virulentes mais toujours présentes. Comment ne pas être critiqué dans un monde dominé par la peste émotionnelle quand il a l’intuition d’un « océan d’énergie » qu’il appellera « l’orgone cosmique » ? Comment ne pas être critiqué quand il démontre que c'est par la peur qu'on crée la névrose et qu'on conditionne les individus pour une société donnée : « la société crée les structures dont elle a besoin pour se perpétuer » ? Comment ne pas être critiqué dans un monde mécaniste et matérialiste quand il a l’intuition déductive de l’accumulateur d’orgone et du « cloudbuster » ? Comment ne pas être critiqué dans un monde dualiste (supériorité du mental sur le corporel, de l'esprit sur la matière) quand il propose l’identité fonctionnelle rassemblant en une seule unité inséparable psyché et soma ? Comment ne pas être critiqué dans un monde désenchanté quand il offre avant l’heure une vision holistique de l’être humain ?

 

Que reste-t-il de ce « grand homme » aujourd’hui ? Cet article est le premier d’une série sur la connaissance de Reich et le travail reichien. Je vous propose d’aborder l’essaimage de cette pensée toujours bien vivante à travers le monde.

 

 Beaucoup de richesse dans la galaxie Reichienne

Reich a eu de nombreux collaborateurs et collaboratrices autour de lui. Parmi eux, notons sa femme et assistante Isle OLLEDORF, sa fille ainée Eva REICH, Ola RAKNES (1887-1957), E. BAKER (1903-1985), Myron SHARAF, John PIERRAKOS, Robert ZIMMERMAN, etc. La liste des collaborateurs n’est bien sur pas exhaustive. Autant de collaborateurs pour autant de courants interprétatifs différents.

D’ailleurs, David BOADELLA rapportait dans un article de la revue SEXPOL son entretien avec son ami SHARAF qui lui suggérait que les différentes écoles de thérapies reichiennes étaient comme des chambres dans une bâtisse : il y a différents étages et ailes ; certaines chambres sont au bout du corridor ; d’autres sont perdues à l’étage quand elles ne sont pas dans le grenier ; mais chaque chambre contient quelque chose d’unique et d’important.

Le premier pas à faire pour comprendre cette galaxie reichienne est de mettre en évidence deux branches essentielles de méthodologies et d’implications thérapeutiques notoirement différentes. La première, américaine, axée autour de deux concepts distincts mais néanmoins complémentaires que sont l’orgonomie, d’une part et l’analyse bioénergétique d’autre part. La deuxième, plus européenne, axée davantage sur la végétothérapie caractéro-analytique.

Le deuxième pas à réaliser est de comprendre que les successeurs sont soit des « néo » soit des « post » reichiens. Les « néo» feraient plus de place à la spiritualité. Les « post », qualificatif attribué par Eva Reich aux travaux de RAKNES et de NAVARRO, pensent plutôt en termes de recherche scientifique sur les caractères, les émotions et la thérapeutique à travers la végétothérapie caractéro-analytique.

 

 La branche américaine                                                        

Le chant de l’orgone

« l’Orgonomic Biopsychiatric Thérapy » est créé sous l’impulsion du Dr BAKER. Eva REICH va sillonner le monde pour essaimer le concept d’orgonomie. L’orgone est une énergie cosmique primordiale, omniprésente dans l'univers à des concentrations variables et distinctes des forces électriques et magnétiques. REICH en vient à travailler sur deux thérapies non exclusives, l’une l’orgonothérapie physique et l’autre l’orgono-thérapie psychiatrique. L’une privilégiera l’énergie dans la matière et l’autre l’énergie dans l’humain.

Sa fille, Eva REICH, ferra évoluer sa propre pratique et sa propre théorie vers la prévention des psychoses et des névroses des nourrissons et proposera la thérapie pour nourrisson « biodouce » ou le « massage papillon ». Ses travaux viendront rejoindre la naissance du courant LEBOYER en France.

 

Le chant de l’énergie et de la conscience corporelle

Développée par Alexander LOWEN, l'analyse bioénergétique a pour objectif le relâchement des tensions corporelles, l'expression émotionnelle et l'analyse psychique. La bioénergie est une thérapie psychocorporelle élaborée par Alexander LOWEN et qui s'inscrit dans le courant développé par Wilhelm REICH, reposant sur la notion de "cuirasse corporelle". LOWEN s'attache donc à comprendre comment les tensions et traumas s'inscrivent dans notre corps sous forme de blocages. Il étudia les principaux endroits du corps où l'énergie se bloque et mit au point toute une approche pour dissoudre les tensions, et les transformer en énergie circulant librement dans le corps. Cette approche intègre le travail énergétique, le relâchement des tensions corporelles, l'expression émotionnelle et l'analyse psychique, quatre niveaux toujours impliqués dans les traumatismes et conflits infantiles non résolus...

 

 Le chant du noyau

Le Dr PIERRAKOS viendra rejoindre LOWEN dans ses travaux pour ensuite se séparer de lui et fonder l’Institute of Core Energetics. La thérapie de ce médecin repose sur trois principes de base : l’être humain est une entité psychosomatique ; la guérison vient du dedans et non de l’extérieur : c’est donc en lui-même que le patient doit trouver la force et le désir de se guérir ; toute existence constitue une unité qui se dirige à plus ou moins long terme vers l’évolution. Concrètement ses travaux l’amène à découvrir visuellement les différents champs énergétiques de l’homme ainsi que les différents champs vibratoires qui s’en dégagent. Ces champs sont à la fois vibrants et colorés. Ils sont les indicateurs de dysfonctionnements ou de maladies. La thérapie consiste donc à charger différemment ces centres malades.

 

 La branche européenne                                                      

La Végétothérapie Caractéro-Analytique

Cette façon d’aborder la personne que REICH avait nommée : «Végétothérapie Caractéro-Analytique» (du fait de son interaction avec le système neuro-végétatif) n’est pas seulement une thérapie "à médiation corporelle". Elle travaille aussi sur et avec le corps. Il s'agit à proprement parler d'une «méthode», qui a servi de point de départ à la plus part des thérapies psychocorporelles connues à l’heure actuelle.

C’est au début des années 60 que NAVARRO (1924 – 2002) découvre REICH à travers ses publications. Avec quelques amis, il contacte le norvégien Ola RAKNES, disciple et patient de REICH, qui accepte de former ce premier groupe de napolitain sur la méthode de la «végétothérapie caractéro-analytique» (VCA). NAVARRO travaille beaucoup au développement de la végétothérapie, y apporte une méthodologie qui ne cesse aujourd’hui de s’adapter. Il porte ainsi ce nouveau regard sur une approche théorique et clinique qui permet aujourd’hui de comprendre les liens entre les dysfonctionnements psychiques et les pathologies corporelles.

NAVARRO sera le premier Président de la « Scuela Europea d’Orgonothérapia » (la SEOr) qui regroupera en son sein, notamment, une école française, italienne et espagnole. La branche française, la Société Française de Végétothérapie Reichienne, aura été présidée par le Dr Anne Marie LESENS PORTE jusqu’au début des années 90. FERRI en aura été le dernier président. C’est pour des raisons de paradigmes reichiens différents voire divergents entre les écoles que la SEOr est dissoute en 1991.

SERRANO, de l’école espagnole, et ALBINA, de l’école française, rebondiront ensemble en créant une nouvelle structure dès 1993 qui va regrouper les écoles formant les thérapeutes à la végétothérapie caractéro-analytique. Ainsi, nait l’IFOC (International Federation Of Orgonomic College), association dont NAVRRO sera pendant les premières années un Président honoraire. Aujourd’hui, succédant à SERRANO, Manuel REDON en prend la présidence. Quant à la branche française, elle est développée par Jean-Loïc ALBINA, Président de l’IRFEN (Institut Reichien FEderico Navarro), institut membre de l’IFOC. L’ensemble de ce courant, (la végétothérapie caractero-analytique ou la neurovégétothérapie, pour éviter que le grand public ne la prenne pour une thérapie par les plantes !), constitue le courant post - reichien.

 

 La psychothérapie fonctionnelle : une nouvelle ouverture

NAVARRO, en 1996, participe à la création de l’Institut Federico Navarro de Naples (IFEN Italia). Mais, il va en prendre progressivement ses distances suite à des tensions avec l’équipe italienne alors en place. Tout en continuant et terminant sa végétothérapie avec NAVARRO, un des membres de cette équipe italienne, RISPOLI, proposera sa propre vision de l’être à travers sa propre approche. Cette méthode permet d’avoir une vision d’ensemble des difficultés de la personne qui se manifestent à travers ce que la Psychothérapie Fonctionnelle nomme les fonctions. Ces fonctions sont constituées de l’ensemble des processus cognitif, émotionnel, postural et physiologique qui constituent les êtres humains.

La Psychothérapie Corporelle Fonctionnelle a ainsi développé une méthode et des techniques qui permettent d’observer, d’évaluer et de restaurer d’une manière très fine les fonctions. Elle considère que la personne s’exprime entièrement dans chacune de ces fonctions qui sont interconnectées.

En outre, un grand avantage de la Psychothérapie Fonctionnelle – comme la végétothérapie d’ailleurs - réside dans sa capacité à évaluer les résultats obtenus au cours de la thérapie. En s’appuyant sur des connaissances scientifiques cette méthode permet de mesurer l’état de fonctionnement, de vitalité et d’intégration de la personne sur tous les niveaux (cognitif, émotionnel, dynamique, symbolique, postural, etc.) C’est un système d’évaluation à la fois qualitatif et quantitatif, qui présente les caractéristiques de la subjectivité alliées à celles de l’objectivité.

Les outils propres à la Psychothérapie Fonctionnelle sont : le toucher, les massages, les imaginations guidées, un travail spécifique sur le mouvement, un travail sur la respiration, un travail verbal et symbolique et un ensemble d’expériences courtes issues de l’observation et conçues spécifiquement pour reconstruire les expériences positives du Soi. Cette approche est disponible dans les centres codirigés par Luciano RISPOLI à Naples et Montpellier.

 

 La biosynthèse : une libération d’un potentiel endormi

Créée par MOTT initialement, c’est avec David BOADELLA, que la biosynthèse sera développée. C’est une méthode pour décrire le processus de maturation inhérent à la vie et le concept de polarité dans la formation du caractère. Cette méthode sera fortement influencée par le travail sur la morphologie dynamique de l’embryologiste allemand Otto HARTMANN. La description par HARTMANN de la relation entre les mouvements rythmiques dans le ventre, les membres et la tête, contribua à établir la base de la distinction thérapeutique entre recentrement et rythmes endodermiques, enracinement et tonus mésodermique, confrontation et expérience ectodermique.

 

 La psychologie biodynamique : « entre psyché et soma »

Cette approche vise à intégrer les points de vue de FREUD, REICH et JUNG. Elle est développée par la norvégienne Gerda BOYESEN suite à un travail personnel réalisé avec RAKNES et BÜLLOW-HANSEN. Par le massage, la parole ou le silence, et le guidage au stéthoscope électronique le thérapeute provoque un stimulus intérieur et extérieur ; il laisse ensuite apparaître, depuis les profondeurs du corps, le processus dynamique qui provoque la naissance des émotions, ces dernières se déchargeant avec les réactions végétatives appropriées. Il y a dans le corps un processus régulateur et harmonisateur des tensions, dont le psychopéristaltisme est la manifestation la plus caractéristique et que la thérapie a pour but de favoriser. Le travail de Gerda sera continué par ses enfants : Ebbah, Paul et Mona-Lisa.

 

L’analyse Reichienne : « pour une autre psychanalyse »

Le fondateur de l’Institut Wilhelm Reich de France et le premier Président de l’école reichienne de Paris retrouve le Reich du début, quant il était encore fortement influencé par FREUD. De ce retour aux sources, Gérard GUASH propose à partir de la psychanalyse classique une actualisation de la végétothérapie jugée pas assez analytique ni verbale. Ainsi, l’analyse reichienne prend en compte les manifestations du corps et tous les modes d’expression du sujet, et s’attache à reconnaître à travers eux le mouvement des émotions, du désir et de l’énergie même de la vie.

 

 L’analyse psycho-somato-énergétique : le dernier né d’une nouvelle pratique néo-reichienne

Un nouvel institut vient récemment de naître : SOMAPSY (Lyon). A partir de réflexions débouchant sur un travail de compilation des travaux de NAVARRO et de BOYESEN, Jacques VAISSAC diplômé en APO, formé par Paul BOYESEN en Analyse Psycho-Organique et à la végétothérapie par l’IRFEN (ayant commencé une végétothérapie avec NAVARRO) est l’initiateur principal de SOMAPSY. Ainsi, le site internet de cette association nous apprend : «Cette pratique, l’APsySE (L’Analyse Psycho-Somato-Energétique) s’inscrit dans le prolongement de l’approche Freudienne, de ses méthodes et de ses objectifs. À la parole, elle conjugue des techniques impliquant le corps et le mouvement. L’APsySE permet un processus global à partir de l’enfoui et du refoulé inconscients.

Les objectifs de cette analyse sont de permettre au patient : d'associer soma et psyché, c’est-à-dire tisser les liens entre corps (soma) et esprit (psyché), pour être Soi, dans la vie, avec les autres ; de dénouer ses conflits internes, ses angoisses et ses états dépressifs ; de libérer la circulation énergétique corps-esprit selon un processus structuré ; de construire un Moi plus solide et plus souple en libérant les blocages ; d'accueillir les désirs profonds qui donnent Sens à la vie ; de mettre en action son énergie créative dans la vie. »

 

Bien d’autres tendances ont vu le jour. Pour mémoire, je peux citer la psychothérapie organismique de Malcoln BROWN, la thérapie de la circulation organismique de William WEST, l’école de la relation d’objet de Maurice BALINT, la végétothérapie existentielle de Rolf GRONSETH, l’orthobionomie d’Arlette GASTINE, la Thérapie RADIX de Charles KELLER …

 

 Cette richesse en faveur d’une refondation de l’Homme

Ce que je comprends, à travers cet océan reichien (ou la maison reichienne), c’est qu’à partir de la pensée de REICH, de multiples courants sensibles ont vu le jour. Toutes sortes de critiques ont naturellement vue le jour : de la rigidité du divan à la place laissée au patient… Ces différentes sensibilités ont néanmoins des points communs : l’intégration soma et psyché dans une unité fonctionnelle humaine, l’étude des relations entre fonctions énergétiques et formation caractérielle, l’écoute végétative, la mise en mouvement du corps, un accent mis davantage sur le travail émotionnel que cathartique. Toutes les méthodes ou pratiques proposées sont intégratives. Il n’est pas étonnant que la galaxie soit immense voire sans limite. En étant le premier à jeter des ponts entre la psychanalyse et la sociologie, REICH n’a cessé de créer des passerelles. La plus fondamentale de son travail reste l’unité fonctionnelle (entre psyché et soma). Aux thérapeutes néo ou post reichiens de continuer la tâche. Justement, la tache est immense quand la peste émotionnelle gagne du terrain…

 

 

2. La thérapie reichienne existe-elle vraiment ?                                                                            

 

Thérapie freudienne, thérapie jungienne et thérapie férenczienne sont les trois premières pratiques d’analyse développée par leur auteurs et ayant essaimé avec leurs disciples. Jung s’éloignera de Freud à cause de trop de divergences sur les questions du transfert, de l’inconscient, de la sexualité, et de l’importance de l’infantile. Ferenczi prendra également ses distances en 1933, postulant l’existence d’un inconscient biologique (probable influence de Wilhelm Reich). Mais, quid de Reich ? Rarement cité comme psychanalyste, personne ne sait que ce médecin a été l’adjoint de Freud à la polyclinique psychanalytique de Vienne, qu’il a pris la direction pendant 9 ans du séminaire de technique analytique et qu’il fut membre de l’association psychanalytique internationale. Il a été pratiquement effacé des mémoires de la psychanalyse. Alors, pourquoi parle-t-on tant de thérapies analytiques freudienne, junguienne voire férenczienne (ou lacanienne, depuis peu) alors que la thérapie reichienne frise le grand silence ? J’ai rassemblé sept (bonnes) raisons expliquant cette scission, mais vous en trouverez d’autres, j’en suis sûr !

 

 Tout commence en 1922 quand Reich, son diplôme de médecin en poche, poursuivant sa formation psychiatrique devient premier assistant de la polyclinique psychanalytique fondée par Freud. Il se passionne sur l’énergie sexuelle sans savoir que ses travaux contiennent en germe la fonction de l’orgasme . Ses réflexions vont l’emmener plus loin que ne le fit Freud. « La libido de Freud ne saurait être que l’énergie de l’instinct sexuel . ». Reich commence à mettre en place l’identité de l’énergie bioélectrique et de l’énergie sexuelle : Freud enfermant sa libido , c'est-à-dire l’énergie des pulsions, entre psychique et somatique et Reich ouvrant sa psychanalyse à l’approche biologique et physiologique. Raison une.

 De son travail en clinique et en hôpital nait une contestation : pourquoi les couches les plus défavorisées de la population n’auraient pas droit au travail psychanalytique ? Il est vrai qu’à travers des centaines de séances sur plusieurs années le coût d’une psychanalyse est loin d’être neutre. D’autant plus, qu’à son époque, les échecs des thérapies sont nombreux. La psychanalyse est devenue une médecine de riche : remarque des plus désobligeantes dans le sérail psychanalytique viennois. Il est clair que Reich commence à déranger à l’intérieur de ce monde bourgeois « bien pensant »… Il réussit, dans le cadre des consultations à la polyclinique qu’il dirige, à ce que chaque analyste donne une heure de son temps gratuitement pour s’occuper « des classes laborieuses ». Il a également installé, pour son cabinet, un triple système d’honoraires variables en fonction des revenus : minimums, moyens et maximums au-delà d’un certain revenu annuel. Raison deux.

 Préoccupé par le résultat, c'est-à-dire le processus de guérison, Reich constate que bien souvent la prise de conscience n’entraîne pas la disparition du symptôme. Il dénonce la théorie de la sexualité infantile de Freud trop basée sur le passé bien souvent inconnu du patient pour proposer une analyse actuelle de sa vie sexuelle. Il est le premier à distinguer l’activité sexuelle de l’activité génitale, la puissance orgastique de la puissance érectile. N’oublions pas que nous sommes en 1924, en pleine répression sexuelle, d’une société bourgeoise viennoise, phallocentrique, misogyne, fondée sur la toute puissance étatique, et par voie de conséquence familiale et paternaliste. C'est-à-dire que les publications de Reich font l’objet d’une véritable bombe dans la population y compris à l’international. Il ne se fait pas que des amis… Le parti communiste allemand le rejettera dix ans plus tard, tout comme les russes et Hitler feront de même. Raison trois.

 Reich milite durant de nombreuses années pour qu’une politique sexuelle soit inscrite dans les programmes des partis politiques. « Comme si le besoin sexuel n’était pas aussi un besoin matériel » ironise Reich. Faire sortir les théories sexuelles des névroses vers une analyse des besoins est un de ses combats. Il s’inscrit au Parti Communiste en 1927. Il distribue des tracts à la sortie des usines, participe aux grèves. Sa rébellion contre un système ne s’arrête pas là : il organise des centres où seront données gratuitement des consultations sur l’avortement, la contraception, l’éducation sexuelle, la masturbation, l’éjaculation précoce, l’anorgasmie.... L’incompréhension de ses collègues viennois ira grandissante. En 1929, il publie Matérialisme dialectique et Psychanalyse, et en 1932, la lutte sexuelle des jeunes ainsi que l'Irruption de la morale sexuelle. Décidément, politique et psychanalyse ne font pas bon ménage ! La neutralité de la psychanalyse se heurte pour Reich à la réalité de la lutte sociale. A partir de cette situation va naitre le concept de peste émotionnelle . Raison quatre.

 Freud publie en 1920 « au-delà du principe de plaisir », ouvrage dans lequel apparaît pour la première fois le concept de pulsion de mort. Il place une force mortifère au cœur même du désir humain. Pourtant, « une volonté de mourir, un instinct de mort en tant que pulsion primaire correspondant à l’instinct sexuel» ne se retrouvera jamais dans le travail clinique de Reich . « Chez un être vivant se développe une pulsion destructive lorsqu’il veut détruire une source de danger. Dans ce cas, la destruction ou le meurtre de l’objet est un but biologiquement rationnel. L’intérêt est l’instinct de vie qui est d’échapper à l’angoisse et de préserver le moi total. » Autrement dit, un suicidé ne désire pas ne plus vivre, mais veut mettre fin à une souffrance, à une impossibilité de vivre. Le point de vue biologique et ses découvertes des « courants électriques » à l’intérieur du corps humain l’emmène à faire de telles conclusions. Inutile de vous dire que Reich « faisait l’effet d’un brochet dans un carpier » au sein de la société psychanalytique. Sa connaissance du corps humain, ses travaux sur les cuirasses caractérielles et musculaires, donc sur les résistances, vont confirmer la nouvelle direction prise par Reich, même si Reich n’a jamais cessé d’apprécier Freud toute sa vie durant. Mais, une nouvelle direction est prise ! Raison cinq.

 Un autre exemple encore : sur la question du masochisme, Freud défend l’hypothèse que le masochiste est capable de trouver du plaisir au sein de la douleur. La clinique de Reich constate l’inverse. Il en décrit très clairement le processus : l’enfant du masochiste a été obligé de faires des choses douloureuses pour lui-même pour recevoir l’amour de ses parents. Il vit un sentiment d’être pris au piège parce que toutes ses tentatives de rébellion étaient écrasées. Sa haine se fige. Pour s’en sortir l’enfant va revêtir le masque de la gentillesse, de l’enfant modèle. La scission entre la réalité du masque (être gentil) et le refoulement (la violence retournée contre soi) est le quotidien du masochiste. Le masochiste souffre mais il ne peut faire autrement. Il est prisonnier d’un processus répétitif. Et, il finit par devenir insensible à la douleur… Raison six.

 Dés lors, Reich va commencer à ressentir un certain isolement (Freud va le considérer comme un bolchévique). Les exclusions vont venir de toutes parts durant l’année 1933, année de toutes les ruptures. Du parti communiste allemand d’abord, redoutant que la libre sexualité des jeunes n’affaiblisse leur ardeur révolutionnaire. Il doit fuir l’Allemagne pour le Danemark. Deux ans plus tard la gestapo interdira tous ses livres et publications parus ou à paraître. Il est exclu de l’association psychanalytique internationale, mais Reich ne le sait pas encore puisque cette décision a été prise sans que personne n’eut crut bon de l’en informer. Décision autoritaire, camouflée pendant plusieurs mois : cela en dit long sur les psychanalystes de cette association ! Ce n’est que l’année suivante, quand il se rend au congrès de Lucerne pour y faire une intervention sur « le contact psychique et le courant végétatif » qu’il apprendra la nouvelle. C’est également dans ce climat délétère que la relation de couple qu’il entretient avec Annie, sa première femme, se dégrade. Enfin, la rupture de son contrat avec son éditeur vient couronner cette année noire. Il ne parviendra donc pas à éditer son « analyse caractérielle » cette année-là. Raison sept.

 C’est à partir de la rupture avec l’association psychanalytique internationale que Reich orientera ses travaux vers des recherches biologiques d’économie sexuelle. Mais ceci est une autre histoire… Les psychanalystes ont effacés de leur mémoire Reich sans que Freud ne se positionne clairement, connaissant l’immense talent de ce défricheur de l’humain. Ils ne pouvaient supporter que Reich brise le tabou du toucher : un psychanalyste ne touche pas son patient. Reich, lui, n’hésitera pas à les masser ! Cinquante ans plus tard, cette exclusion demeure de la part des psychanalystes. Mais ils ne seront pas les seuls à l’exclure : les scientifiques aussi à cause de ses travaux sur l’énergie d’orgone , les bions , le dor … Mais laissons ces concepts pour un autre article. Pouvons-nous nous étonner que le fils de Freud, exécuteur testamentaire de son père refuse le droit de citer les lettres de Freud adressées à Reich ? Elles seront même interdites de consultation à la librairie du congrès à Washington qui abrite les archives de Freud !

 A partir de là, Reich délaissera son titre de psychanalyste pour devenir un biothérapeute. Quant à sa pratique il la nommera économie sexuelle qui fait suite, écrit-il, à l’analyse freudienne. Elle en est le prolongement logique. Sa méthode décrite dans l’analyse caractérielle reste « parfaitement valable dans le cadre de la psychologie des profondeurs et des techniques psychothérapeutiques ». Ainsi, « le spécialiste de l’économie sexuelle est avant tout un biothérapeute plutôt qu’un psychothérapeute seulement. » C’est pourquoi la thérapie reichienne n’existe pas puisque son auteur ne parle que de techniques psychothérapeutiques et non pas d’un traité méthodologique. Par contre, elle engendrera diverses appellations et courants (végétothérapie, orgonothérapie, psychothérapie fonctionnelle, bioénergie, biodynamique, biosynthèse, analyse reichienne, orthobionomie,…), toutes inspirées des travaux de Reich ou de ses disciples.

 

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